Bisexuel et alors ?

Par Delphine Dumont, le 15 juin 2016 | Tous concernés |

Une personne de mon entourage m'a confié ce texte pour que je le publie sous anonymat. C'est un très beau témoignage, je vous invite très vivement à le lire et à le faire lire. Trop d'idées stupides circulent, qui blessent, voire tuent. En 2016, ce n'est plus acceptable.

Promis, Denis R., personne ne saura qui tu es !

Témoignage de Belphégor

L’attentat homophobe d’Orlando ce week-end a suscité chez une très grande majorité de gens un sentiment d’effroi, une vague d’indignation et de réactions plus ou moins maladroites (ayant elles-mêmes généré des polémiques un peu vaines à mon sens) mais a aussi fait fleurir, sur les réseaux sociaux, des messages de haine vis-à-vis des homosexuels, la plupart disant que finalement, ils l’avaient bien cherché et que ces sous-hommes ne manqueront à personne.

Ces commentaires m’ont écœuré, révulsé : je ne pensais pas qu’en 2016 le fait que deux personnes du même sexe s’aiment pouvait inspirer autant de haine. Et cela m’a renvoyé à ma propre histoire, qui, bien sur n’est rien par rapport à ce qui s’est passé au Pulse ou ce que vivent encore aujourd’hui les homosexuels en France, mais dont j’ai souffert et souffre toujours, quelque part.

Est-ce pertinent d’écrire un tel post personnel dans ce contexte ? Je ne sais pas, mais j’en ai envie… ou besoin… ou les deux. Certains trouveront que ça n’a pas d’intérêt, d’autres penseront que je suis un lâche, d’autres encore que je suis un salaud et peut-être certains y trouveront matière à réflexion, et j’y arrive à faire changer d’opinion un seul homophobe, ou si certains se sentiront moins seul en me lisant, et bien l’objectif aura été atteint.

Cette histoire, c’est celle d’un garçon qui vit dans une petite ville de province au début des années 80, et qui, à partir de 13/14 ans, se dit qu’il n’est pas normal. Il sait qu’il n’est pas normal, car, alors que ses copains commencent à draguer les filles, lui ne pense qu’à son ami en face de lui, ne pense qu’à aller vers lui, lui prendre la tête et l’embrasser. Et dans ces années là, ce garçon ne savait pas, absolument pas ce qui lui arrivait, sans internet pour se renseigner (comme je vous envie aujourd’hui), sans émission de télévision sur les 3 malheureuse chaines du service public qui aurait pu l’informer, personne dans son entourage familial ou amical vers qui se tourner. Mais j’ai compris très rapidement que l’insulte la plus à la mode dans la cour du collège « espèce de pédé », elle le concernait directement, et j’ai compris aussitôt qu’il valait mieux, de très loin, ne rien dire, ne rien faire, et attendre patiemment le moment opportun pour trouver la bonne personne avec qui parler.
Cette insulte « pédé » était tellement prégnante que même aujourd’hui, elle me vient d’instinct pour qualifier quelqu’un qui e fait une crasse. Incroyable… et chaque fois, 1 seconde après, je m’en veux évidemment.

J’ai été d’autant plus convaincu quand quelques temps plus tard, j’ai entendu mon père dire à un de ses amis (avec le recul, je crois qu’il ne l’aurait jamais fait) que si un de ses fils était pédé, ce serait vite réglé car il lui couperait les couilles…. Je vous garantis que c’est vrai, et j’étais terrorisé. Il faut imaginer qu’à cette époque, surtout en milieu semi-rural, l’homosexualité était totalement taboue ; les seules fois où j’ai entendu des gens l’évoquer, c’était associé avec des termes comme « malades, pervers, sales, etc, etc. Un peu plus tard, au lycée, un garçon de ma classe avait un look un peu efféminé et c’était fou, mais il n’avait autour de lui, comme amies, que des filles ! Instinctivement, aucun autre mec ne voulait être vu en sa compagnie de peur d’être, je suppose, catalogué comme « le copain du pédé » voire même pédé lui-même. Et j’ai honte, j’ai honte d’avoir suivi le mouvement – comme j’aimerais le revoir et en parler avec lui !

Alors j’étais là, laissant passer les semaines, les mois, me sentant de plus en plus mal de ne pas pouvoir laisser mes émois s’épanouir. Au moins, le sentiment d’être anormal avait disparu, je me sentais juste différent. Mais seul, terriblement seul…. Et j’étais fou amoureux de mon meilleur ami, jusqu’au jour où, à l’occasion d’une discussion avec 2/3 autres copains, le sujet avait subrepticement atterri dans la conversation, juste pour découvrir comment il trouvait sale que 2 mecs puissent coucher ensemble…. Game Over. C’est à ce moment là que de sombres pensées ont traversé mon esprit, mais jamais de façon trop insistante, car je savais au fond de moi que j’irais poursuivre mes études dans une grande ville assez vite, et que les choses pourraient changer.

Vous me direz, je n’ai jamais souffert physiquement ou verbalement d’homophobie : c’est vrai, puisque j’ai mis une grande énergie à ne rien laisser paraître, à être très attentif à mes mots et mes gestes. Ma pire crainte, c’est quand nous allions à la piscine en cours de sport, car nous nous changions dans un vestiaire collectif….. et si à ce moment là je me mettais à bander en voyant mon ami nu !? La souffrance, elle était bien psychologique, de par l’incapacité de vivre ce que j’étais, de taire mes sentiments, de jouer la comédie en permanence.

Et puis, quelque chose d’incroyable, inattendu est arrivé : petit à petit, j’ai commencé à être aussi attiré par les filles ! J’ai pris ça pour une délivrance, la fin d’un cauchemar… j’allais pouvoir être « normal ». Mais bizarrement, mon attirance pour les garçons n’a pas cessé…. Déjà qu’à l’époque, l’homosexualité était quasi invisible, mais alors être bisexuel, jamais, oh grand jamais je n’en avais jamais entendu parler. Mais au moins, je sentais qu’il y avait une échappatoire : qu’avec quelques petits efforts, je pourrai taire mes attirances homosexuelles pour vivre comme un hétéro « normal », me marier, avoir des enfants, bref, tout ce que le bon peuple attend de vous.

Et c’est ce que j’ai fait ! Comme je l’avais prévu, mes études m’ont conduites dans une grande ville, puis à l’étranger, où j’avais, avant de m’engager réellement avec quelqu’un (comprenez, une femme) décidé d’explorer les 2 facettes de ma sexualité ; expériences qui m’ont à la fois rassurées (oui, je pouvais faire l’amour à une fille) mais aussi troublées (je trouvais bigrement plaisant de faire l’amour avec un garçon). Je m’étais imposé une règle : ne pas tomber amoureux d’un garçon, parce que ça ne rentrait pas dans mon plan de vie (idiot…) et le meilleur moyen était finalement d’avoir des rencontres furtives sans lendemain d’un soir, d’une nuit avec des quasi inconnus. Le plaisir de la chair à l’état brut.

Donc tout s’est déroulé comme prévu : mariage, enfants …. Tout est bien qui finit bien, n’est-ce pas ? Eh bien non. Parce qu’on ne choisit pas ses orientations sexuelles, et, j’aurais du mal à expliquer pourquoi, ces attirances pour les hommes que je croyais avoir vaincues sont évidemment revenues. De plus en plus fortes, étouffantes, irrésistibles … un besoin irrépressible de « consommer » à nouveau. Impossible d’en parler à mon épouse, sachant très bien que sa réaction serait violente ; divorcer ? Il aurait fallu un courage que je n’ai probablement pas. Alors j’ai pris, et je prends toujours le chemin le moins compliqué : une double vie, parce que ce sentiment d’étouffement devenait insupportable, et me rendait de mauvaise humeur et insupportable. Oui, vous pouvez considérer que je suis un salaud, oui, il m’arrive d’être répugné par les mensonges que cela implique mais aujourd’hui, j’ai le sentiment profond que c’est la moins mauvaise solution et que j’ai appris à « faire avec ».

Je n’ai pas choisi ce que je suis, je n’ai fait que choisir la manière dont je le vis. Si je pouvais, et peut-être un jour je franchirai le pas, je préférerai le vivre au grand jour. Quelques amis très proches sont au courant, parce que j’ai ressenti, à un certain moment, que je devais leur dire, pour me libérer : ils ont tous été formidables; bien sur surpris dans un premier temps, mais aucun ne m’a rejeté ni jugé. Je rêve d’un monde où tout le monde serait comme ça : le fait que deux hommes s’aiment ou ont des relations sexuelles ne fait de mal à personne, pourquoi est-ce si compliqué à comprendre ?
Vous croyez que les homos peuvent « convertir » vos mômes ? Mais c’est une vaste blague – qui diable aurait bien pu me convertir moi ?
Et la leçon principale que j’en tire peut-être, c’est qu’il ne faut pas se désespérer. Je sais que c’est parfois dur, très dur, de subir les harcèlements, moqueries, insultes. Mais au bout de ce tunnel, il y forcément une lumière ; il faut s’accrocher, atteindre cette lumière; les crétins homophobes ne doivent pas gagner.

Belphégor

Flattr this!

À lire aussi sur ce blog :

Écrire un commentaire

Propulsé par WordPress | Blue Weed par Blog Oh! Blog | modifié par Delphine Dumont
Billets (RSS) et Commentaires (RSS). | Fil Twitter de ce blog
copyright © 2006-2017 Delphine Dumont