Le comble !

Par Delphine Dumont, le 4 décembre 2006 | Tous concernés

Alors que je tenais tellement à parler de cette journée des handicapés (hier, le 3 décembre), un vilain virus m’a mise K.O. pour quelques jours. La formule magique (repos + chaleur + vitamine C + magnésium) permet de vaincre tous les virus bénins et a, à nouveau, montré son efficacité. Me revoici donc (presque) en pleine forme mais carrément désolée d’avoir fait faux bond hier.

[Séquence "Je vous raconte ma vie"]

Un ami m’a appelée hier, il est à l’hôpital, il a eu un accident de moto, un camion lui ayant refusé la priorité. Il a le bras gauche et les 2 jambes cassés. Ça aurait pu être pire mais il est parti pour des mois moyennement rigolos. Son bras gauche devrait vite se remettre mais pour l’instant, il ne peut donc utiliser que son bras droit. Évidemment, par la force de la loi de Murphy, il est gaucher. Lui qui aime le Net presqu’autant que moi, le voila tout peinant pour diriger le curseur, cliquer, etc…

Cet ami, appelons-le Étienne (ce qui tombe bien, c’est son prénom), découvre en même temps les notions d’accessibilité, jouissant jusque là d’un corps et d’un cerveau très performants, il en ignorait totalement l’importance. En lisant l’un de mes billets de la rubrique Tous concernés, il découvre le trackback de Raphaël Goetter d’AlsacréationS qui demande dans son billet des témoignages. Il me dit que s’il a le courage, il écrira son témoignage, mais avec une seule main valide, la fatigue et les anti-douleurs qui lui donnent parfois un peu de flou dans la tête, c’est pas gagné.

Étienne me raconte pourtant ce qu’il vit dans un hôpital relativement moderne (entièrement refait il y a moins de 10 ans). Le service de traumato est au 4ème étage. Les ascenseurs des visiteurs sont bien répartis à chaque bout de l’aile du bâtiment et au centre. Les ascenseurs de service, eux, sont regroupés à un seul bout de l’aile. S’il veut sortir s’aérer un peu, il ne peut pas utiliser les ascenseurs des visiteurs dont le panneau de commande est placé trop haut pour une personne en fauteuil. Étienne a beau bénéficier d’un fauteuil motorisé, traverser toute l’aile est une épreuve. En effet, lors de la réfection du bâtiment, les travaux électriques n’ont pas été effectués correctement et il a fallu casser le plancher, sortir les fils, réparer puis refermer le plancher. Tous les 5 mètres, il y a donc un petit dos d’âne qui provoque une délicieuse onde de choc dans ses blessures. Tous les 4 dos d’âne, il est obligé de faire une pause tant la douleur est vive.

Comme si cela ne suffisait pas à rendre sa balade intéressante, il doit aussi être très attentif aux portes qui s’ouvrent. En effet, un certain nombre d’entre elles s’ouvrent vers le couloir. Personne n’est donc à l’abri d’un violent coup de porte. Le personnel est habitué mais un geste machinal revient vite. Les visiteurs, quant à eux, après avoir lutté en vain pour tirer la porte, la poussent avec force, soulagés de pouvoir sortir. Les journées sont donc émaillées de coups de portes sur les brancards, chariots divers et, bien sûr, êtres humains…

Les concepteurs ayant si bien prévu la chose, il est impossible d’inverser le sens des portes pour des raisons d’aménagement des chambres et salles. On a, un temps, installé des ralentisseurs mais le personnel a rapidement développé des courbatures à force de pousser les battants. Bref, ce couloir est un parcours du combattant, ce qui contraint régulièrement les soignants à devoir créer des convois pour escorter un patient et lui éviter douleurs et coups.

Dans la chambre elle-même, les prises électriques sont placées au ras du sol ou à hauteur des appliques murales. Impossible de brancher un rasoir dans le coin toilette ou un laptop près de son lit. Les aides-soignants et le personnel d’entretien se retrouve régulièrement sur la pointe des pieds ou à quatre pattes pour brancher les appareils. Étienne en riait en me racontant ça mais j’imagine le confort de vie et de travail… Je passe sur le coin toilette qui, pour y entrer en fauteuil roulant, exige que l’on pousse le fauteuil de repos et le lit. Avec un bras valide, Étienne n’y arrive pas, il doit donc sonner pour se laver les mains alors que c’est un geste qu’il pourrait accomplir seul.

Je ne m’attarderais pas non plus, sur la tablette roulante qu’il faut replier pour permettre la circulation en fauteuil électrique. Bien sûr, il est impossible ensuite de la plier ou de la déplier d’une seule main. J’arrête là car la liste est trop longue mais vous voyez l’esprit.

Bien sûr, le chef de service et le personnel se battent pour améliorer la situation mais le fait que la rénovation soit récente interdit, pour des raisons budgétaires, des travaux de fond, il n’y a donc que des bricolages à droite, à gauche. A noter que le personnel a aussi beaucoup de chance puisque la salle de repos (où se trouve la cafetière et le micro-ondes) est située à l’autre bout de l’aile par rapport au bureau des infirmières1. Les prises électriques étant déjà surchargées, il est impossible d’ajouter une cafetière dans ce bureau. Le personnel a donc pris l’habitude de squatter les prises des chambres les plus proches si les patients n’y voient pas d’inconvénient. Étienne a aussi eu la surprise de voir un interne lui demander l’autorisation d’utiliser son laptop pour taper un compte-rendu, il n’y avait pas d’ordinateur disponible. Non pas qu’il n’y ait pas les ordinateurs, mais il n’y a pas assez de prises pour les brancher. Ils prennent donc la poussière dans un placard. Etant destinés à l’administration, ils ne peuvent non plus être utilisés dans la superbe médiathèque du second étage.

Au fait, je vous ai dit que la moitié de la médiathèque n’est prévue que pour des personnes qui peuvent marcher ?

Je ne donne pas le nom de l’hôpital, je ne suis pas là pour dire qui est le méchant. Je pointe juste une conception catastrophique dont l’accessibilité a été totalement exclue. Je ne sais pas qui a dessiné les plans, qui a conçu l’aménagement, qui a validé tout ça, je ne veux donc désigner personne. J’espère seulement que ce genre de malfaçons sera traqué impitoyablement.

  • 1 : Déjà que, question organisation, excentrer le bureau des infirmières, c’est space. Le personnel court beaucoup et on se dit qu’il aurait vraiment fallu consulter le personnel avant la conception2. - remonter au texte
  • 2 : En fait, le personnel a été consulté, il s’est beaucoup investi et a rendu un rapport complet avec croquis, cahier des charges et précisions diverses mais ceci n’a jamais été transmis aux concepteurs. - remonter au texte

Delphine Dumont
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Technorati Tags : accessibilité, hôpital, handicap

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6 commentaires pour “Le comble !”

  1. -|- Stéphane Carpentier dit :

    Une réponse en forme de citation :

    "We shape our buildings: thereafter they shape us" - Winston Chruchill

    — cité par Louis Rosenfeld et Peter Morville



  2. -|- Delphine Dumont dit :

    Bien vu ! ;)
    Mais quand même… sortir plus cabossé de l’hosto qu’on n’y est entré, c’est pas génial. ;)



  3. -|- Jimini dit :

    pas terrible, oui, assez courant aussi, malheureusement…
    et pas qu’à cause de la nourriture ;-))



  4. -|- Blog Webatou, accessibilité et qualité Web dit :

    Accessibilité numérique, la journée du 3 décembre 2006

    Merci à toutes et à tous, blogueurs ou lecteurs qui laissent (ou pas) des commentaires ici et là… Si vous lisez ce billet, vous savez donc que ce 3 décembre est déclarée Journée internationale des personnes handicapées par l’ONU. Je vais tenter…



  5. -|- Monique dit :

    Bonjour,

    Vu que je considère ton mot d’excuse comme valable, j’ai ajouté ton blog dans la liste des participants de ce week-end ;-)

    Bon rétablissement :-)

    Amicalement,
    Monique



  6. -|- Delphine Dumont dit :

    Merci Monique, tu es décidément un amour ! :)



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