Ils ne les empêchent pas (d’aller travailler). Ils cessent de les y aider.

Par Delphine Dumont, le 16 novembre 2007 | Famille, Général

Encore une fois, c’est à Koz que je dois l’inspiration de ce billet. Si ça continue, il va pouvoir fièrement afficher une bannière “fournisseur officiel d’inspiration du BMA”. :o)

La citation qui me sert de titre est extraite d’un billet de Judith Bernard du Big Bang Blog et a été relevée par Koz le premier, donc.

On sait bien que “Big Bobo Blog” serait un meilleur nom pour le blog de Schneiderman & Co. mais les énormités qu’on peut y lire me sidèrent toujours. Ce billet de Judith Bernard est une ode au gréviste et un réquisitoire contre le voyageur impitoyable. Je vais vous en livrer quelques citations mais il est difficile d’effectuer une sélection, l’intégralité du billet est hallucinante. Que celui qui a mis du LSD dans le Coca Zero de la dame se dénonce !

Vous connaissez le Coca Zero ? Ça a le goût “des bonnes choses de la vie avec zéro sucres, zéro déjà-vu, zéro tabou”. Un billet de Judith Bernard, c’est presque pareil, ça ressemble à une réflexion mais avec zéro ouverture d’esprit, zéro recul et zéro tabou.

Grève des transports en 1891, un omnibus pris d'assaut.
Grève des transports en 1891, un omnibus pris d’assaut.

Dans son billet, la dame fustige ces gens qui se plaignent « que les grévistes les +empêchent+ d’aller travailler. ». C’est là qu’elle a cette incroyable sortie qui m’a servi de titre : « Or, au sens strict, ils ne les empêchent pas. Ils cessent de les y aider. C’est quand même très différent[...]» .

Je vois bien un élève n’ayant pas fait son devoir : « :Je ne vous empêche pas de corriger ma copie, je cesse de vous aider à m’enseigner. ». Ou un contribuable à son percepteur : « Je ne vous empêche pas de percevoir mon dû, je cesse de vous y aider. ». M’est avis que ça ferait moyennement rigoler le prof et le percepteur…

Mais Judith Bernard n’en est là qu’à son premier paragraphe, ce serait dommage de s’arrêter là ! Un peu plus loin, elle critique le terme “otages” employé à tort selon elle pour désigner les voyageurs qui subissent les grèves. Ça peut se discuter, le terme est fort mais pas absurde. Bref, elle n’aime pas ce mot « parce qu’il porte une représentation du corps social trompeuse et délétère » et elle conclue par « Chacun est agent du devenir collectif, et nous sommes tous partie prenante de la lutte sociale qui se joue ici. ». Quand on est partie prenante à son corps défendant, n’est-ce pas cela, être otage, précisément ?

On continue dans le grandiose, celle qui nous chantait une seconde auparavant l’unité du peuple, une seule nation, un seul destin, blablabla, voila qu’ensuite elle nous parle des cadeaux fiscaux. Oui, ami usager des transports en commun, ton ennemi n’est pas le gréviste qui t’oblige à perdre du temps, à voyager compressé comme du bétail (sans la SPA pour veiller à ton confort), à risquer ton emploi et à menacer tes rentrées de novembre (tant pis pour ton réveillon !). Non, ton ennemi, c’est le riche. Et Sarkozy. Surtout Sarkozy. Bref, un seul pays, un seul destin, un seul cœur qui bat pour le gréviste mais pas pour le riche et encore moins pour le Président. Le gouvernement est ton ennemi et… c’est la luuuuutte finaaaale. Hum… pardon, je m’emballe…

Maintenant qu’elle a bien établi qu’on était tous égaux sauf certains, Judith Bernard va plus loin. Elle propose d’ajouter l’espérance de vie à la pénibilité dans le calcul des retraites. Génial ! Ça va faire plaisir à mon boulanger qui se lève à l’aube tous les matins pour proposer de la bonne baguette chaude dès 6h30. Lui qui se plaignait de devoir travailler jusqu’à 70 ans pour pouvoir avoir une retraite correcte, ça doit lui faire chaud au cœur. Comment ? Il a trois boulangeries, c’est une saleté de patron, il n’est pas concerné ? Ah mince, pardon mon ami le boulanger pour cette fausse joie.

Emportée par son élan, Judith Bernard, des trémolos dans le clavier, nous lance un vibrant : « On ne demande pas un tel effort à ceux d’en bas quand on a fait tant de largesses à ceux d’en haut. ». Taxer à mort les riches ???? Mais pourquoi personne n’y a pensé avant ?… Pardon ? Ça les fait fuir ? Des précédents célèbres ? Ah mince… Encore une idée qu’elle était mauvaise, Judith. C’est ballot. :p

Soudain ! La perle !

On ne l’espérait plus. Des perles, il y en avait déjà eu tellement dans ce billet, on n’osait en espérer plus, mais soudain apparait celle-là, si belle, si énorme, si exceptionnelle, j’en pleurerais d’admiration, tiens ! :’)

« J’avoue ne pas connaître assez les métiers concernés (tellement divers !) pour être absolument certaine que ces régimes spéciaux ne sont pas la juste compensation d’efforts particuliers déjà consentis. »

Permettez-moi de traduire :

« Je ne sais pas de quoi je parle mais être avec les ouvriers, c’est bien, je soutiens donc les grévistes depuis le haut de mon boboïsme. Et oui, c’est bête, mais les nuages m’empêchent de voir la France d’en bas. Ou plutôt, ils ne m’en empêchent pas, ils ne s’écartent plus, ils cessent de m’aider à y voir clair. »

Maintenant qu’elle nous a avoué ne pas savoir de quoi elle parle, Judith Bernard a donc toute la légitimité nécessaire pour affirmer que la lutte des uns est celle des autres et c’est précisément ce qu’elle fait. Dans une démonstration du type “A+B=C parce que je le dis”, elle prouve que la grève à la SNCF et à la RATP est de l’intérêt collectif. Oui.

Enfin, elle termine son billet par un appel à se rendre à la manifestation anti-grèves du dimanche 18 novembre dans un vibrant : « tous les travailleurs, y compris ceux du privé, ont le droit de se syndiquer, de faire grève, de lutter pour la dignité de leurs conditions de travail et de vie. ». C’est très beau. :’)

On me dit dans l’oreillette que j’aurais pu mal interpréter son propos. Ça m’étonnerait, elle ne cesse d’appeler à lutter pour ce qui nous est cher. Si j’ai mal interprété, c’est qu’elle ne donne ce droit à la lutte qu’à une partie du peuple, ce ne serait pas son genre, elle qui prône l’unité…

Et ce n’est même pas la fin !

Parmi les commentaires, une timide Valérie, qui s’excuse bien de demander pardon, rappelle, si ça ne dérange pas trop, sinon non, qu’il y a parmi les voyageurs des gens très modestes dont les conditions de vie déjà précaires vont être encore empirées par cette grève et qu’il serait bien, pardon, pardon, de s’en souvenir quand on parle des gens qui protestent. Pardon, encore.

Non mais ho ! C’est pas une timide Valérie qui va donner des leçons d’humanisme à une Judith Bernard, non ? Ho ! Des fois ! Tiens ! Allez, la dame ne se donne même pas la peine de lui répondre sur le fond :

« Ça ça m’énerve. Je bosse à Saint-Denis, par delà le périph, accessible par la ligne 13, ou par le RER qui souvent ne circulent plus du tout en cas de forte grève. Alors le côté “Parisiens-toutvabien” ça m’énerve. Trop pour répondre au reste. »

Et puis, ça continue. Un adorateur bernardien qui se sent « groupieniaisé, fanatisé, agenouxflexibilisé, anesthésié, comme transporté … par tant de pertinente impertinence, tant de provocante clairvoyance1 » termine son commentaire par un servile : « Au final, Judith, je vais donc à mon tour vous remercier, pour eux, cheminots et chauffeurs. Je pense même faire mieux que ça, je vais leur communiquer votre texte. Certains d’entre eux viendront d’ailleurs peut-être jusqu’ici dialoguer avec nous tous. »

À ces mots, Judith ne se sent plus de joie, elle ouvre un large bec et s’écrie : « Quelle joie ce serait ! Qu’ils ne se laissent pas intimider surtout… On compte sur eux. »

C’est que le cheminot gréviste, voyez-vous, c’est d’un timide, c’est fragile comme tout, houla ! Pas le genre à passer en force, à user de violences, non, non. D’ailleurs, cet article du Figaro n’est que médisance de riches. Et quand même Libé évoque les piquets de grève, c’est juste pour faire ressortir l’humain derrière la brute le gréviste.

Conclusion

Merci et bravo à ceux qui ont lu ce si long billet. Il y a longtemps que je n’avais pas fait de l’explication de texte et je voudrais rendre hommage à mon maître en la matière : Raph. Je lui dois tout, sauf les deux euros parce qu’en fait ils étaient à moi.

Je ne pourrai pas être physiquement à la manifestation dimanche mais j’y serai en pensée. Je suis de tout cœur avec ceux qui subissent ces grèves et surtout avec tous ceux qui vont les payer cher, qu’ils soient précaires, petits patrons ou autres. Bon courage à tous et merci à Judith Bernard de m’avoir fait bien rire. Elle devrait écrire pour Elie Semoun.

  • 1 : Contrairement aux apparences, il ne se moque pas, il est vraiment sincère… - remonter au texte

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[Edit 1-11-2008] J'ai malencontreusement effacé les commentaires sous ce billet en voulant rectifier un problème d'importation. Vous pouvez les retrouver sur ces copies d'écran :

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