L’euthanasie et ses limites

Par Delphine Dumont, le 8 avril 2008 | Tous concernés

Parfois, il y a des sujets qui me touchent brutalement, trop pour que je puisse me faire une opinion ferme et définitive. Je lis et j’écoute ce qui s’en dit mais cela ne fait bien souvent que renforcer mes doutes. Récemment, le sujet de l’euthanasie est revenu dans l’actualité avec la supplique de Chantal Sébire, puis sa fin solitaire. J’ai laissé passer les jours sans que cela m’aide à y voir clair.

L’euthanasie est un sujet grave, cela concerne des personnes en souffrance physique ou/et morale profonde. Personne n’est égal face à la souffrance, on ne peut imaginer ce que ressentait réellement Chantal Sébire dans sa chair et dans son esprit, on ne peut qu’utiliser ce qu’on a connu pour tenter de se le représenter et on a faux, forcément.

Cette femme était condamnée par la médecine, son visage atrocement déformé et ses douleurs impossibles à soulager nous rappelaient qu’on ne guérit pas de tout et que la nature peut encore gagner. C’est en celà, je crois, qu’elle a suscité un tel émoi dans la population. Chantal Sébire nous rappelait à tous notre vulnérabilité et les limites de notre système de santé.

Peu de gens ont réellement pensé à Chantal Sébire, ils ont plutôt pensé “qu’aimerais-je pour moi dans la même situation ?“. Bien sûr, personne ne veut connaître le même drâme et avoir l’espoir qu’un médecin compatissant ouvrira une porte de sortie, c’est très rassurant. Pour autant, permettez-moi cette lapalissade, personne ne peut savoir ce qu’il ressentira tant qu’il n’est pas en situation réelle. La demande de légifération n’était donc pas basée sur un besoin réel, mais sur une crainte, ce n’était pas une réponse qui était attendue, mais un parapluie ou un gri-gri.

Je ne doute pas de la détresse de Chantal Sébire et je m’interroge souvent sur le fait que notre société n’ait pas eu de réponse à lui donner. Je ne crois pas que l’euthanasie soit la réponse, juste une réponse. Mais comment être sûr de la sincérité et de la permanence de la demande ? Le moral d’une personne qui souffre intensément est fragile, comment faire la différence entre des demandes, même réitérées, émises pendant une période de déprime et des demandes indépendantes de toute variation d’humeur ? Comment savoir si c’est ce que désire profondément et intensément le malade ou s’il pense que “c’est le mieux” pour son entourage ?

Il y a trop d’inconnues dans cette équation pour qu’une loi puisse éviter les risques de dérives. Rien que pour cela, je suis opposée à la légalisation de l’euthanasie à court terme, légiférer dans l’urgence de l’émotion ne peut rien apporter de bon. Je ne suis pas opposée du tout au concept d’euthanasie, je trouve juste que les risques de dérive sont tellement énormes qu’il convient de laisser mûrir les éventuels projets de loi qui s’y rapporteraient.

Mais à peine en suis-je venue à cette sage conclusion que je repense à tous les malades arrivés au même stade que Chantal Sébire et à qui on ne peut rien proposer, et aussitôt, je tourne et retourne la question dans ma tête…

Delphine Dumont
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10 commentaires pour “L’euthanasie et ses limites”

  1. -|- Rikko dit :

    L’euthanasie est un sujet grave… Bien vu ! (t’es pas encore complètement remise toi…)

    Qui te dis que personne ne c’est mis à la place de Ma’am Sébire ???

    Peut être que ta compassion (quoique fortement étendue) n’est pas assez grande pour cela, moi j’ai essayé de me mettre à sa place (impossible bien sûr)…

    Ben moi, je me serais flingué ! Comme elle…

    Donc je suis d’accord avec toi pour la problématique légale, les cas sont trop particuliers pour être passés à l’aune du Duralex Sed Lex de nos codes légaux…

    Ce serait interessant de savoir comment s’en accomode les pays à legislations jurisprudencielles qui eux, par bonheur ne sont pas soumis à la règle du "c’est bien dommage" mais la loi est la même pour tous (gigantesque connerie que nous devons probablement aux angoisses nocturnes du petit corse premier empire …)

    Sinon, si tu as envi de traiter un sujet plus gai et primesautier… ne te gêne pas !



  2. -|- Delphine Dumont dit :

    C’est bien ce que je dis, tu as pensé “Qu’aimerais-je pour moi dans la même situation ?”, mais on ne pouvait pas réellement penser à ce que ressentait Chantal Sébire puisque nous ne la connaissions pas. Bien sûr, j’ai essayé de comprendre ce qu’elle pouvait ressentir comme souffrance physique et morale, c’était assez terrifiant. Malgré tout, je n’ai pas eu la chance de connaître vraiment cette dame et je reste donc ignorante de la réalité.

    Je note ta commande de sujet primesautier. ;)



  3. -|- Rikko dit :

    Merci de cette prise en compte de mes desiderata….

    tant qu’on y est, je ne sais pas si je t’ai parlé de ça :

    girlzofsage.blog4ever.com…

    cours y vite (il va filer !)



  4. -|- Wiiiizzzz dit :

    Tout comme l’IVG n’a pas déclenché de génocide de foetus, tout comme le PACS n’a pas vu des hordes de gays envahir les mairies, le droit de mourir dans la dignité ne fait que prendre acte du fait que certaines personnes souffrent si aboninablment qu’elles mettront fin à leurs jours. Et qu’elles le feront dans des conditions indignes. Comment se tuer ? es t’on sur de réussir du premier coup ? Connais t’on les meilleurs moyens ?
    Alors, de la même façon qu’il vaut mieux un avortement médicalisé et sur qu’un avortement à l’aiguille à tricoter dans un garage, je crois qu’il vaut mieux qu’un médecin encadre une décision qui, et là tu as parfaitement raison, ne doit pas être prise à la légère.



  5. -|- PMB dit :

    Pour Chantal Sébire, les seules choses dont on soit sûr c’est :

    - Elle ne voulait ni se suicider ni mourir seule.

    - Comme personne n’a pu ou voulu l’aider, elle s’est suicidé et est morte seule.

    Alors, pour elle et les siens, le reste…



  6. -|- Rikko dit :

    J’aime cette ambiance printanière légère et joyeuse qui plane sur ce blog !

    Et si on célébrait la vie ?



  7. -|- koz dit :

    Il me semble qu’il y a des interdits que toute société a spontanément intégrés, comme, donc, le fait de donner la mort à autrui, et qu’il est plus que dangereux de les remettre en cause. L’idée de s’entourer de garde-fous me semble assez illusoire.

    Il me semble dangereux de remettre en question ce qui doit être, dans l’esprit de tous, le premier des garde-fous : on n’ôte pas la vie d’une autre personne.

    On ne cesse de repousser l’emplacement de ces garde-fous. Mais n’avez-vous jamais remarqué qu’il y aura toujours des gens pour aller au-delà ? Précisément, des "fous" que l’on n’a pas suffisamment "gardés" ?

    Je ne vais pas refaire tout le débat mené chez moi mais il faut regarder sérieusement ce qui se passe en Hollande, en Belgique, en Suisse. On y parle suicide assisté de dépressifs (puisqu’après tout, in fine, qui peut remettre en question ma "volonté" clairement exprimée ?), on y évoque le meurtre (appelons les choses par leur nom) de deux jeunes français schizophrènes par l’association Dignitas, on y pratique l’euthanasie sur les mineurs (Hollande) ou on envisage de le faire (Belgique) ainsi que sur les "déments". Tiens, Dignitas a lancé son nouveau "kit" (oui, c’est ainsi qu’ils l’appellent) : un sac que l’on se met sur la tête avant d’y insuffler de l’hélium. L’association a envoyé le film au parquet local, pour bien démontrer que c’était bien la volonté des personnes. Le Procureur (ou équivalent local) en a été révulsé : il expliquait qu’on y voyait les gens agités de convulsion etc etc.

    Vous me direz : oui, mais eux, ce sont des fous, des extrémistes. Oui, mais si la loi suisse ne comportait pas un article dont une interprétation permet d’ouvrir la voie au suicide assisté, nous n’en serions pas là, et ces fous-là auraient été arrêté bien avant.

    Delphine soulève un autre problème : comment s’assurer de la volonté permanente du malade… Et une autre question, soulevée par Bernard Debré dans son livre "Nous t’avons tant aimé - Euthanasie, l’impossible loi", et par nombre de soignants en soins palliatifs : l’euthanasie ne serait-il pas un débat de bien-portants ? Eux témoignent de ce que ce n’est pas spécialement un débat qui agitent les personnes en fin de vie dont ils s’occupent. En revanche, nous, terrorisés que nous sommes par cette perspective…

    [Delphine, j'espère que ce sujet ne t'est pas venu à cause d'idées trop noires à l'hôpital. Je n'ai pas cru comprendre que c'était trop grave mais en même temps, comme tu as été absente un bon moment...]



  8. -|- Delphine Dumont dit :

    Effectivement, ce n’était rien de grave, il fallait juste des examens pour éliminer les doutes et des soins costauds, mais rien de plus. :)
    Cependant, ça m’a donné, d’une part, le temps de réfléchir à ce sujet et, d’autre part, ça m’a rappelé à quel point on est vulnérable émotionnellement quand on est malade. Ma voisine de chambre souffrait terriblement et on ne la soulageait pas réellement. Je ne suis pas médecin, j’ignore pourquoi on lui comptait à ce point les antalgiques, mais je l’ai vu pleurer de douleur. Ses ennuis de santé étaient (très relativement) bénins aussi, il n’empêche que j’ai eu l’impression forte qu’elle était abandonnée à son sort. Ce n’était qu’une impression, je ne doute pas que le nécessaire avait été fait et que, bien que son confort ait peut-être pu être amélioré, elle était correctement soignée.

    Pour quelqu’un de très gravement malade, d’incurable comme Chantal Sébire, s’il n’y a plus de traitement curatif envisageable, la réponse de la médecine doit être palliative, certainement pas une euthanasie. L’euthanasie n’est pas une question médicale. Je n’y suis pas opposée dans le concept, mais tous les débordements que tu cites montrent, s’il le fallait, qu’à la première digue qui rompt, il n’y a plus de résistance.

    L’euthanasie ne devrait être accordée qu’après une sorte de procès où médecins, malade et proches du malade seraient entendus. Elle doit rester une exception à une règle que tu as raison de rappeler : il est interdit de tuer.

    Mais je reste troublée à l’idée du désespoir de Chantal Sébire et à l’absence de réponse qu’elle a reçue.



  9. -|- Rikko dit :

    Il n’est pas interdit de tuer, il est interdit de le faire sans répondre à certaines conditions !

    L’interdit moral de donner la mort est largement bafoué au delà des problématiques de l’euthanasie, et il est sujet à des lois bien moins contraignante que celles imposées aux robots d’Azimov…

    On sait trouver des cas de force majeure quand il s’agît de faire disparaitre des ennemis de l’état, de la nation, de la religion de (la liste des excuses est résolement trop longue) ….

    Alors dans ces cas là, la bonne conscience, la morale etc…. Je rigole !

    Je met au défis n’importe lequel d’entre vous de ne pas se transformer en assassin si quelqu’un à le malheur de mettre en danger votre progéniture !

    Les grandes lois universelles n’existent qu’à cause du confort qu’elle nous confère, elle ne sont pas naturelles…

    Tuer pour manger est naturel (je vous autorise à verser une petite larme sur l’agneau égorgé qui fournis votre gigot dominical), et l’instinct de survis nous y pousse en premier lieu !



  10. -|- Delphine Dumont dit :

    Il est interdit de tuer. Cela ne veut pas dire que certains respectent cette règle à la lettre. Comme toutes les règles, certains s’en affranchissent. Sans cet interdit, notre société serait d’une violence absolue.

    Et si je peux protéger ma progéniture (ou/et ma personne à laquelle je suis très attachée aussi) sans tuer, je préfèrerais toujours le faire.

    Koz a cité les débordements que l’on constate à l’étranger. En partant du principe très charitable d’accorder la fin de vie que souhaite une personne en grande souffrance et pour laquelle la médecine est impuissante, on dérive visiblement très vite vers un eugénisme terrifiant.

    Si, dans un cas comme celui de Vincent Humbert, où la volonté est clairement exprimée et où la personne ne peut mettre elle-même fin à ses jours, il m’apparait indispensable qu’il y ait une possibilité d’euthanasie, cela ne peut demeurer qu’une exception.



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