Le clip de Justice ou Tartuffe dans la cité

Par Delphine Dumont, le 29 mai 2008 | Tous concernés

Le clip du groupe Justice suscite actuellement une polémique. Cette vidéo est de la pure provocation, il y a des réactions, il faudrait être stupide pour s’en étonner.

Avant de poursuivre, je vous invite à voir cette vidéo si ce n’est pas encore fait, afin que ce qui suit soit tout à fait clair.

  • Justice - Stress sur DailyMotion


Je ne parlerai pas de la musique. J’aime beaucoup, Justice a encore fait très fort sur ce titre, mais je conçois parfaitement qu’on ne partage pas mes goûts et qu’on n’aime pas. Si ça vous saoule, regardez la vidéo sans le son, mais dans ce cas, pensez à le remettre à la toute fin.

Enfant soldat en Sierra LeoneJoli coup de com’ ?

En ces temps où tout est com’, il est difficile de savoir si la décision de refuser toute diffusion à la télé est une vraie démarche artistique ou un coup de marketing bien malin. Ce sera encore un point sur lequel je ne m’étendrai pas car ça ne m’intéresse pas.

Toujours est-il que, puisqu’il n’était pas diffusé à la télé, certains blogueurs à l’esprit limité en ont hâtivement déduit qu’il était censuré. Houla ! Le joli parfum de souffre que voila ! Il n’en fallait pas plus pour qu’ils reprennent tous ce clip sur leur blog. Ces gentils blogueurs ont ainsi assuré à ce clip une diffusion bien plus impactante que s’il avait été noyé dans une masse d’autres clips.

Stratégique ou pas, le lancement est très réussi.

Des enfants-soldats ? Ici ? Dans notre beau pays ?

Très vite, en voyant l’air martial de ces jeunes garçons, j’ai pensé aux visages des enfants-soldats de Sierra Leone. Dire que j’ai ressenti un certain malaise serait un euphémisme…

Comme pour l’arme que tient l’enfant ci-contre, il y a quelque chose de véritablement obscène dans ce qui s’exprime par une destruction systématique des biens et personnes. Je laisse les sociologues, les psychologues et les lecteurs de Télérama analyser les images, les comportements, les expressions, etc… C’est une œuvre d’art, il n’y a que les auteurs qui peuvent en révéler sa signification réelle, ce qu’ils ont voulu dire. Ils ne se sont pas expliqués en détail, un communiqué de presse signé “Gaspard & Xavier, JUSTICE” explique le refus d’une diffusion télé, mais on n’en sait guère plus.

Et au fond ?

Mais est-ce si important ? Ce qui est intéressant dans les réactions à ce clip, c’est qu’il touche un point super sensible. La “racaille”, on sait bien qu’elle existe. Tout comme on sait bien qu’elle n’est constituée que d’une infime partie des habitants des cités. Mais on ne veut pas savoir que toute la cité en souffre. Du jeune demandeur d’emploi dont la seule adresse suffit pour être déclaré indésirable à l’ouvrier dont la voiture a brûlé, en passant par les jeunes filles qui n’ont pas le centième du respect qu’elles méritent, la loi imposée par les bandes est dure à vivre.

La manie de certains de ne voir dans les habitants de banlieue que des parasites ou des voleurs a provoqué l’apparition d’un groupe contraire qui n’y voit qu’angélisme et bonne volonté. Ces manichéismes font l’animation dans les soirées des beaux quartiers mais n’aident en rien les premiers concernés.

Enfant soldat au VietnamJe pense que la force de ce clip est de montrer que là, chez nous, à quelques kilomètres, voire quelques mètres, nous avons laissé se créer la même barbarie que nous avons tant déplorée au Sierra Leone ou au Congo, par exemple. On a tellement pris l’habitude de donner des leçons aux autres pays qu’on avait fini par oublier nos petites imperfections.

D’un coup de balai d’angélisme ou de racaillisme, on poussait tout ça sous le tapis et hop ! l’affaire était terminée. Ce clip enlève le tapis et on se prend la poussière dans la tronche. Ça pique le nez et les yeux, c’est très désagréable, mais ça devait bien arriver un jour.

Et maintenant ?

Que fait-on ? Je propose qu’on laisse les experts se disputer sur les éventuelles incitations que pourraient percevoir dans ce clip, des personnes fragiles. Qu’on dépasse le débat “racaille ou ange”.

On pourrait commencer par voir la réalité aussi belle et aussi moche soit-elle. Voir les gens qui luttent tant qu’ils en ont la force comme Devine, le prof de collège ou Rachida, sa collègue (voir la fin du billet). Voir ceux qui ont réussi simplement, pas ces joueurs de foot bling-bling ou ces députés-alibis, non, des chefs de chantier, des créateurs d’entreprise, des cadres sup’, des médecins, etc… Voir l’énergie qu’il leur faut ou qu’il leur a fallu pour ne pas se laisser abattre. Voir aussi ceux qui, malheureusement, ont échoué et survivent à peine ou sont déjà morts.

Orange Mécanique 2.0 ?

Dans les innombrables commentaires, la comparaison avec “Orange Mécanique” revient très souvent. Ça ne m’a pas sauté aux yeux.

En revanche, j’ai immédiatement pensé à “C’est arrivé près de chez vous“. On retrouve dans ce film et dans ce clip la même utilisation du noir et blanc, l’hyper-réalisme de la mise en scène et une séquence de fin un peu pirouette.

Enfin, sur le fond même, je retrouve des similitudes. Le tueur incarné par Poelvoorde est un sociopathe comme il en existe beaucoup à Hollywood et, malheureusement, quelques uns aussi dans la société. Le gang du clip est inspiré par des gangs comme il en existe beaucoup à Hollywood et, malheureusement, quelques uns aussi dans la société.

Dans le clip et dans le film, on nous montre des individus particuliers. Qu’on en déduise qu’ils sont légion ne prouve qu’une chose : on ne sait pas de quoi on parle.

Photos : Wikimedia Commons (cliquez sur les images pour afficher leur page d’origine).

Liens en rapport :

  • Stressed out ? - une parodie de ce clip, chez JF. :)
  • Justice Stress chez Fubiz (plus de 620 commentaires !!)
  • [ajout du 6/06/08] Pourquoi le clip de Justice fait-il caqueter les poules par le toujours bien inspiré Philippe Astor

[Copyright : Delphine Dumont - Tous droits réservés]

Lire aussi :

12 commentaires pour “Le clip de Justice ou Tartuffe dans la cité”

  1. -|- Rikko (les pirates, la violence c'est du pain quotidien !) dit :

    Ouais ben je suis d’acc c’est plus c’est arrivé près de chez vous que le cultissime Orange Mécanique 2.0
    Ce qui prouve la quasi absence de culture du blogeur lambda (que l’on appelera par convention Wancoeur 2.0)

    Et puis en plus, des blacks avec tous le même blouson, on voit bien c’est une fiction !

    A la fin j’aime bien l’allusion à la flamme olympique !!!

    Ok je sors… et si je tombe sur eux, je les étripes ou je les embauches… c’est celon !



  2. -|- k dit :

    Vous ne voyez pas la référence à Orange Mécanique ?… On parle bien sûr que de la première partie (celle d’ultra violence d’Alex et ses amis). C’est pourtant la même démarche : une violence à l’état brut et au réalisme dérangeant. Pas la même réalisation certes, mais le même électrochoc qui ouvre le débat. “Orange Mécanique” lui poursuit le débat avec la suite du film tandis que ce clip s’arrête à la démonstration, mais est-ce que ça fait réellement une différence dans la mesure où de Orange Mécanique les gens ne retiennent généralement que les 40 premières minutes (d’un film qui dure pourtant 2h20).
    Si vous voyez pas le lien entre “Stress” et “Orange Mécanique”, c’est que le film que vous considérez comme culte vous a échappé parce que c’est bien le même thême et la même méthode.



  3. -|- Delphine Dumont dit :

    Voila, c’est ça.

    Ou alors, c’est que j’ai le droit d’être d’un autre avis.



  4. -|- k dit :

    Chacun est libre de penser différemment. Ca donne pas raison forcément mais ça fait du bien. ;)



  5. -|- Delphine Dumont dit :

    Et bien là, nous sommes d’accord. :)



  6. -|- k dit :

    Désolé pour le double post mais quand même faut que je précise que j’ai trouvé cet article très intéressant et tout à fait pertinent. Je ne peux pas me contenter d’une petite contestation alors que dans l’ensemble je suis plutôt d’accord… le lien avec Orange Mécanique n’est qu’un point de détail.



  7. -|- Rikko dit :

    Donc on est d’accord…

    Pour moi,dans le cultissime merveilleux, epoustouflant Orange Mécanisue (j’ai dis que c’est bien ?) la première partie (celle que les gens retiennent) est anecdotique… marrante mais anecdotique…

    L’intérêt du film réside dans la suite… Le côté “curatif” … légèrement absent du clip sus nommé !!!

    Et donc … je persiste et signe… c’est de la démo de violence… donc plutôt “c’est arrive près de chez vous “
    CQFD

    (Ce Qu’il Faut à Delphes )



  8. -|- k dit :

    Mouais…

    Anecdotique la première partie d’Orange Mécanique ?… La seconde partie curative tire notamment sa force de la première partie. Le personnage même et la récupération de la violence par les médias et le pouvoir politique n’est d’autant plus fort que la démonstration du début nous a quelque peu déstabilisé ou voire éveillé un intérêt malsain pour la violence pour les plus jeunes.
    Enfin bref, Rikko, si tu dis que le début d’Orange Mécanique est anecdotique, voire inutile, je suis au regret de recommencer à ne plus être d’accord ;)
    Mais sans doute, Kubrick a raté son film, il a mis 40 premières minutes anecdotiques toutes pourries. (oui je sais, j’extrapole un peu ton propos…:p) Le pire c’est qu’il a recommencé la même erreur dans Full Metal Jacket.
    Bah quand on est mauvais, on est mauvais…

    Mais je suis d’accord toutefois sur la comparaison avec C’est arrivé… Bien que de fait il est à noter que là où C’est arrivé et Orange Mécanique choisit tout de même l’ironie et le second degré, le clip de Stress lui est dans le premier degré total. Et c’est là que ce clip ne ressemble plus à du réchauffé mais semble affronter une nouvelle marche dans la démonstration. Pas de pirouette de l’humour pour se réfugier et c’est pour ça que ça pique les yeux.



  9. -|- Rikko dit :

    Wopopo … Halte la manant !!!

    Tu vas bien vite en besogne !!!

    Read my lips “anecdotique” … read again “inutile” … Tu vois.. C’est pô pareil !!!

    J’ai pas dis inutile (si ?… vérif’…) non j’l'ai pas dis… ça m’étonnais aussi…

    C’est plus de l’extrapolation… Tu es le Jules Vernes de l’intertprétation de mes propos !

    J’adooooooooooooooooooooore Kubrick !!!

    ça pique pas les yeux ???…. c’est les lacrymos qui piquent les yeux…. va passer un stage en banlieu….

    Ha tu verras tu verras, tout recommenceras tu verras tu verras…

    En gros… tu verras plus “piquant” que ce Fast and Furious complaisant de la violence urbaine !



  10. -|- k dit :

    lol
    ne pense pas que j’ai jamais vécu en banlieue. et certes tout ne pique pas les yeux, fort heureusement, mais il n’est pas question de la banlieue mais de la violence dans ce clip. ça aurait pu se passer dans les favelas, le décors au fond n’a pas vraiment d’importance. La cité de Kubrick de Orange Mécanique, nos banlieues, qu’importe. C’est la marque d’un véritable malaise. toujours est-il que j’ai très bien connu aussi cette violence là et pas forcément en banlieue d’ailleurs. tu serais sûrement dégoutté de voir certains agissements.
    par ailleurs, je n’y vois pas forcément de la complaisance dans ce clip mais chacun son point de vue. il y a sans doute aussi une sorte de complaisance qui rappelle que la violence est dans la nature humaine. mais moi ce clip m’écœure surtout. pas juste la violence mais les causes, les conséquences, cette désolation qui est bien réelle hélas dans notre société… et pas seulement propre à notre époque.

    Et pour “anecdotique”, j’ai certes rajouté “inutile”, mais “anecdotique” laisse quand même bien entendre que c’est pas totalement utile. Moi je pense que c’est indispensable à la mise en abime de ce film qu’est Orange Mécanique. Mais je crois que cette discussion va rester sans fin si on commence.
    :D
    Surtout qu’au final on joue sur les mots mais on est certainement d’accord sur le Orange Mécanique. Beaucoup moins sur le clip “Stress”. Mais tout ce que j’entends de négatif sur ce clip ressemble étrangement à ce que j’ai toujours entendu de négatif sur Orange Mécanique et pas plus tard qu’il y a un mois où j’avais diffusé le film au court d’une soirée électro/acoustique.
    Un débat sans fin à mon avis tant que l’homme croira se défaire de la violence juste par la philosophie non violente. Ca serait trop simple….



  11. -|- Rikko dit :

    C’est pas forcément en banlieu sa peux être dans les favelas….. C’est en centre ville les favelas ?

    Re-read my lips ! “anecdotique” au sens de moins important au regard du développemnt de la seconde partie du film… Je ne vois rien d’inutile là dedans !

    Et par ailleurs “anecdotique” ne laisse rien entendre, il est furtif, plus muet que Bernardo et ne pète pas ! (c’est étonnant mais j’ai des preuves !)

    La violence il faut la regarder en face quand elle est là… de là à la rescénariser pour du business… c’est là que l’on franchit mon SDG*…

    Justice fait du business, la rue surbie (de survivre et subir), les petits voyoux violents se défoulent et se révoltent contre l’ordre établi… Rien n’a changé….

    Sauf que Orange Mécanique… J’adooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooore !
    Et pourtant… les initiales (OM) laissent à penser qu’ en tant que parisien, je ne cautionne pas…

    *Seuil De Gerbe



  12. -|- k dit :

    mmmmh

    Bon là on dérive dans la mauvaise foi :p
    Sinon pour répondre quand même, parce que je ne peux m’en empêcher, je citais les favelas en exemple parce même si c’est effectivement des banlieues on ne peut pas vraiment les comparer avec les nôtres. Bref…
    Pourquoi accuser toujours de mercantilisme les artistes dès qu’ils marchent. Je suis aussi méfiant sur la démarche des “stars” qui cartonnent mais ce clip ne m’apparait pas comme “gratuit”, ni un simple “buzz”, il dérange et si il dérange c’est parce qu’il a une véritable démarche artistique, qu’on la conteste ou non. Il dérange comme dérangeait, mais de façon bien plus importante, le début de OM qui était essentiel et non anecdotique (mais non je suis pas lourd, c’est la chaleur de l’été qui donne cette impression :D).



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