L’avenir de la presse

Par Delphine Dumont, le 19 mai 2010 | Industrie

On sent comme un vent de panique chez les éditeurs de presse et les rédacteurs en chef. Pas une semaine ne se passe sans que des oiseaux de mauvaise augure n'annoncent la fin de l'information telle qu'on l'a connue ou qu'un groupe d'intéressés ne se réunisse pour discuter de leur avenir.

Baisse des revenus, hausse des coûts, désaffection des lecteurs, la presse est attaquée de tous côtés. Alors bye bye, les journaux ? Peuvent-ils être sauvés par la liseuse numérique ?

Je ne vais pas vous faire subir un suspense insoutenable, je ne crois pas à une disparition du journalisme. Le succès des blogs montre une soif d'information, d'analyse et d'explication. Petit à petit, les grands titres de presse en ligne évoluent en s'inspirant de ce succès. À côté de leurs articles traditionnels, on peut trouver les blogs de leurs journalistes avec un traitement de l'information plus subjectif forcément, mais aussi plus inattendu. Les anecdotes, critiques et réflexions éclairent la publication de l'actualité de façon particulièrement intéressante.

En revanche, la presse papier me parait grandement menacée. La plupart des titres sont en grande difficulté et ce, malgré les généreuses subventions de l'État. Est-ce si étonnant quand on sait que 40% des exemplaires imprimés sont invendus1 ?

La hausse du coût de la main d'œuvre et celle, vertigineuse, du prix du papier ont fait exploser le coût de revient de la presse imprimée.

Comme le dit Hal Varian, le "Chief Economist" de Google, si on construisait aujourd'hui le modèle économique de la presse écrite, cela n'aurait rien à voir avec le modèle actuel. Lisez sa déclaration dans le passionnant billet d'Isabelle Otto : Google peut-il sauver le journalisme ?.

Distributeurs automatiques de journaux aux USA - Photo : CathyK / Stock Xchng

La liseuse numérique est-elle l'avenir de la presse ?

Les avis sont contradictoires. Loïc Le Meur pense que l'e-reader signe la mort de la presse papier, Marie Mutricy et Pwyll pensent que le papier survivra.

Sous le billet de Marie Mutricy, j'ai laissé ce commentaire :

« Il y a 20 ans, les premiers téléphones portables apparaissaient. Ils étaient pourvus d'une énorme batterie et coûtaient extrêmement chers. Ils étaient chers à l'achat, à l'abonnement, à l'émission d'appel mais aussi à la réception d'appel ! Bref, bien peu de gens pariaient sur cette technologie qui semblait réservée à quelques privilégiés technophiles.

Aujourd'hui, un téléphone portable peut s'acheter un euro (avec un abonnement), il a un appareil photo inclus, un accès internet et un lecteur multimédia. Il est extrêmement léger et fin et... tout le monde en a un ! Même les moins jeunes et les moins technophiles !

Les liseuses d'aujourd'hui sont l'équivalent des premiers téléphones portables, la préhistoire de la lecture numérique.

Comme Loïc Le Meur, je pense que le journal papier va mourir à moyen terme, empoisonné par les conflits du Syndicat du Livre et fortement concurrencé par Internet. Ce ne sera pas la mort du journalisme mais sa renaissance. »

La parution en ligne offre de nombreux avantages sur la presse papier : l'espace y coûte beaucoup moins cher, chaque article peut être enrichi de liens complémentaires ou contradictoires internes ou externes, l'utilisation de tags permet au visiteur de naviguer aisément par thème dans les archives, enfin, les lecteurs peuvent souvent écrire des commentaires. Même si ces derniers ne sont pas toujours dignes d'intérêts, on y trouve parfois des pépites.

J'ai vu passer récemment sur Twitter une demande de je ne sais plus qui, qui souhaitait pouvoir s'abonner à un bouquet de journaux, aussi simplement et avantageusement qu'on s'abonne à un bouquet satellite TV. La lecture numérique permet logiquement de faire baisser les coûts de fabrication et de distribution d'un journal et il n'y aurait rien d'étonnant à voir apparaître effectivement ce type d'offres d'ici quelques temps.

Au delà du support, l'avenir est dans l'évolution

Si la presse veut survivre, elle doit comprendre les attentes de ses lecteurs. Régulièrement, ceux-ci se permettent de donner des leçons aux rédacteurs en chef sur ce que ceux-ci doivent ou non publier2.

Personnellement, j'ai envie de répondre à ces critiques : « Créez votre média, il ne contiendra que ce qui vous plait ». J'ai créé Eldiz (auquel vous êtes d'ailleurs tous invités à participer), c'est bien la preuve que c'est possible !

Au delà de ces donneurs de leçons, je crois que la vraie attente des lecteurs est dans le renforcement de l'identité des titres. Parfois, d'un titre à l'autre, on a l'impression de relire la même analyse de l'information, le traitement se fait sous le même angle, l'enrichissement éventuel est strictement le même, etc.

Il ressort de cette similarité l'impression très forte que les journalistes vivent en vase clos et manquent de curiosité. Je sais que ce n'est qu'en partie vrai, que d'autres contraintes créent cet effet de répétition, mais ce traitement de l'info incomplet et impersonnel provoquent la frustration des lecteurs.

La liseuse numérique permettra de lier facilement l'article et le billet d'analyse de son auteur, donc d'ajouter de la valeur et de l'identité à l'information donnée. Elle est donc une chance pour les titres de presse mais, en apportant un support multimédia, elle tend aussi un piège terrible, la tentation de rajouter une vidéo plutôt qu'une analyse de l'information sera toujours très forte.

Il faudra savoir être sage dans l'enrichissement de ses articles afin de préserver la qualité du journal. Les leçons tirées des débuts de la presse en ligne devront aussi être exploitées.

L'e-reader n'en est qu'à ses balbutiements, c'est maintenant que les éditeurs de presse et les journalistes doivent définir ce dont ils auront besoin sur ces appareils. Ils ont été cueillis par l'iPad et se retrouvent soumis au bon vouloir d'Apple. S'ils ne veulent pas être les toutous de la technologie, c'est maintenant qu'ils doivent concevoir leur publication numérique et ses exigences matérielles et logicielles.

[Copyright : Delphine Dumont - Tous droits réservés]

  • 1 : Source : Prestalis. Selon Bernard Spitz dans le Livre Vert des États généraux de la presse, ce chiffre monte même à 90% pour certains titres ! - remonter au texte
  • 2 : Exemple frappant avec Narvic qui s'érige en "commandeur" pour juger de l'affaire de la lettre de Zahia et donc Eric Mettout, lequel s'était pourtant clairement et humblement exprimé sur ce sujet. Ce billet était d'autant plus marquant que l'humilité n'est pas le trait dominant du rédacteur en chef de LExpressFr. Sur cette affaire, Mettout s'est aussi fait taper sur les doigts sur cbwebletter, ce qu'il n'a pas trop apprécié. - remonter au texte

Photo : CathyK sur Stock Xchng

[Edit 13h34 : je viens de prendre connaissance de cet excellent billet de Philippe Bilger : Un journalisme qui voile, intéressante réflexion sur le journalisme contemporain.]

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10 commentaires pour “L’avenir de la presse”

  1. -|- Tavarn Ty Pwyll » Blog Archive » Réponse à l’article « La liseuse numérique est-elle l’avenir de la presse ? » dit :

    [...] ne pouvais pas résister à répondre à l’article de Delphine Dumont ( que je lis au demeurant avec plaisir ) paru dans le RedacBox de ce jour Je [...]



  2. -|- Jean Meyran dit :

    C'est vraiment juste pour pinailler ;-)
    "Si la presse veut survivre, elle doit comprendre les attentes de ses lecteurs"
    Faut savoir si on veut surprendr : entrainer son lecteur là où il ne se serait pas forcément laisser embarquer, fait partie (selon moi, bien sûr) de l'avenir de la presse

    Savoir à l'avance, pile poil, ce que va nous pondre le bon père Mougeotte du fond de ses charentaises ou ou Cabannes sur ses barricades Ikéa, c'est moyennement motivant.

    Pour le reste, pas de polémiques sérieuses à envoyer (en plus ya Nouvelle Star ;-)

    Bonsoir, ma douce



  3. -|- Delphine Dumont dit :

    Ne peut-on pas au moins s'attendre à être surpris ? ;)
    Bonsoir, très cher. Et même bonne nuit. :)



  4. -|- Rikko dit :

    Bon ben DAVE est parti.... pô grave...

    (Je parle de la Nouvelle Star !)

    L'avenir de la presse... Et si c'étais le journalisme ?



  5. -|- effigy dit :

    op.cit. "Ne peut-on pas au moins s'attendre à être surpris ? ;)"
    si on s'y attend ce n'est plus une surprise :)



  6. -|- Delphine Dumont dit :

    À Noël, tu t'attends à recevoir un cadeau, ça ne t'empêche pas d'être surpris en découvrant la nature du cadeau. ;)



  7. -|- effigy dit :

    c'est sur, d'ailleur j'en profite pour conseiller de ne, pas attendre le dernier moment !



  8. -|- Isabelle dit :

    Ce post est très intéressant mais il me semble qu'il manque plusieurs données à cette possible reconversion du journal papier dont celle ci : A ce jour il s'avère que seulement deux grands journaux français sont rentables (Je n'ai pas le temps de rechercher la véracité de cette info mais déjà sur cet article vous trouverez une étude qui parle de seulement 7% de journaux en Europe qui diffusent sur le net sont rentables http://www.journaldunet.com/0207/020716wan.shtml ). Ceci pose un véritable problème. Pour parler d'un avenir de la presse encore faudrait-il que cet avenir soit viable ce qui n'est pas le cas aujourd'hui...



  9. -|- Delphine Dumont dit :

    Isabelle : merci ! :)
    L'exemple du Huffington Post qui est bénéficiaire, recèle peut-être la clé du succès d'un journal tout numérique ?



  10. -|- Friedrich dit :

    Merci pour le post.



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