Le piège de la possession

Par Delphine Dumont, le 15 août 2010 | Tous concernés |

Récemment, par jeu, je triais mentalement mes affaires, choisissant ce que j'emmènerais dans un logement plus petit et ce dont je me débarrasserais. Je me suis aperçue que je pourrais me passer de beaucoup plus d'objets que je ne l'aurais imaginé. D'accord, j'ai du mal à jeter, d'accord, il faut bien meubler les pièces à vivre et d'accord, je n'achète pas toujours avec sagesse.

Malgré tout, je suis l'heureuse propriétaire d'un sacré nombre d'objets sans grande valeur ni financière, ni sentimentale...

Nous sommes vivement incités à consommer toujours plus, jour après jour, par le biais de promotions, sous le coup de pulsions, etc. Tous ces biens nous font-ils du bien ou représentent-ils autant de liens qui nous freinent dans notre vie ?

Dans le film « In the air », George Clooney fait une conférence sur la valise qu'on remplit tout au long de notre vie. Je le cite :

« Combien votre vie pèse-t-elle ?... Imaginez-vous un instant en train de porter ce sac [il désigne un sac à dos moyen]. Je veux que vous sentiez les bretelles sur vous. Vous les sentez ?... Maintenant, vous allez le remplir de toutes ces choses que vous avez accumulées, celles de petite taille, déjà. Tout ce que l'on trouve dans nos tiroirs, sur les étagères : gadgets, bibelots… Voyez comme ça s'entasse vite… Et puis, passez aux choses plus grosses : votre garde-robe, les petits appareils électriques, les lampes, le linge, une télé… Il commence à peser lourd votre sac. Continuons avec plus gros : genre literie, table de cuisine, canapé, allez, fourrez-tout là-dedans ! La voiture, elle aussi !, votre logement, que ce soit un studio ou une maison avec deux chambres, un bout de jardin, vous me collez tout ça dans votre sac et, là, vous êtes prêt à partir !… Essayez de marcher… C'est duraille, hein ? »

Le personnage incarné par Clooney vit dans un studio très dépouillé, quasi monacal, il a très peu d'attaches mais, finalement, le film nous montre qu'on a besoin de ces liens, aussi lourds soient-ils.

Déménagement avec chat, photo : Gareth Saunders (Flickr)

M'imaginant mal vivre aussi détachée des choses matérielles, j'ai interviewé un ami qui a allégé sa vie et s'en trouve très heureux. Je vous avais déjà parlé de Dugomo lors du lancement de son blog "Je dis du bien". Vous allez découvrir que, sous ses airs de clown, se cache un homme bien différent.

Question :Un jour, tu m'as dit que tu possédais très peu de choses et que tu en étais ravi. T'es-tu débarrassé d'un maximum d'affaires un jour ou est-ce venu petit à petit ?
Dugomo : Petit à petit, au fil des déménagements, je me suis débarrassé de plus en plus de choses.
La tempête de 1999 m'a aussi bien aidé à me dépouiller. Même si ce n'est pas très agréable de voir tous ses livres et BD flotter dans un mètre d'eau, les bouquins étaient les choses les plus encombrantes. Avec le recul, cette tempête m'a beaucoup aidé à me détacher : j'en remercie ici les organisateurs. ;-)
Et lorsque ma mère est morte, j'ai entièrement vidé son appartement. Tout jeté ou donné à des associations. Meubles, vêtements, photos, lettres. Tout ce qui était matériel, pour ne garder que l'essentiel : le souvenir que j'ai de mes parents.

Question :Depuis quand vis-tu comme ça ?
Dugomo : Une dizaine d'années. Mais en fait, je n'ai jamais été vraiment attaché au matériel. Par exemple, je n'ai jamais contracté de crédit à titre personnel (pour les entreprises, oui, forcément).

Question : Quels avantages y vois-tu ?
Dugomo : La liberté. C'est fondamental pour moi.
Le concept de "valises" a une grande importance. Il y a, oui, les valises physiques, celle qu'on se trimballe à chaque déménagement.
Mais aussi, et surtout, les valises morales, ce sont les plus lourdes à trimballer : tous les non-dits, les interdits, les préjugés qui te sont légués par les générations précédentes et par la société en général.
Une fois débarrassé de ces valises là, tout est bien plus léger.

Question : Vivre dans un meublé, donc dans les meubles d'un autre, est-ce que ce n'est pas un peu déprimant parfois ?
Dugomo : Il s'agit de ne pas choisir n'importe quoi. Il y a meublé et meublé. On peut, en cherchant, trouver un appartement meublé sinon avec un goût, du moins avec neutralité. Pour ceux qui ont vu les photos de mon appartement actuel, je n'ai vraiment pas à me plaindre.

Question : Penses-tu qu'il faut une certaine maturité pour atteindre ce désintérêt matériel ou pas ?
Dugomo : Pas forcément la maturité non, mais deux choses ont joué dans ma jeunesse, et une autre récemment :
D'abord, j'ai grandi à une époque où il n'y avait pas de consommation à outrance. Pour Noël, par exemple, on avait UN cadeau, pas plus, et rien d'autre durant l'année. On n'était pas obligé à l'école de se transformer en manequin pour marques à la mode. Il n'y avait pas d'hypermarchés et pas de pub à la télé, etc....
Je ne me la pète pas vieux con "c'était mieux avant" ou sarkozyste primaire "c'était mieux avant mai 68", mais notre vie "moderne" basée sur la consommation et la destruction de la Planète est une aberration.

Et puis j'ai eu la chance de connaître la période baba-cool, où le désintérêt pour le matériel était une doctrine partagée par tous les jeunes.
Le grand truc, à l'époque c'était "la route" : partir avec juste un sac à dos autour du monde. En stop. J'ai vécu des aventures passionnantes, rencontré des gens intéressants, impossible à faire en avion.
L'intérêt du voyage, ce n'est pas l'endroit où tu te rends, mais le voyage lui-même.

Enfin, la femme qui partage ma vie depuis bientôt cinq ans pratique yoga et méditation. Elle est bien plus avancée que moi sur la voie du détachement matériel et m'a beaucoup aidé.

Question : Penses-tu qu'il s'agit d'une situation temporaire ou souhaites-tu
pouvoir rester aussi longtemps que possible sans entraves matérielles ?
Dugomo : Oh, je possède quand même des choses : une voiture, des vêtements, des ordinateurs, des tas de trucs pour la pêche....
Mais ça tient peu de place, je peux déménager facilement. Et j'essaye, au fur et à mesure d'épurer.
Comme beaucoup de gens, cette société de consommation me dégoûte et j'essaye de ne pas tomber dans ses pièges. Pas toujours facile.
Mais me sentir libre, sans valises pesantes, est tellement important pour moi, que je pense pouvoir vieillir agréablement sans accumuler d'objets que, de toutes façons, je n'emporterai pas dans ma tombe.

Merci à Dugomo d'avoir bien voulu répondre à mes questions. :)

Pour ma part, je sais que je suis encore trop attachée aux choses matérielles, que j'ai trop besoin de nidifier pour vivre ainsi, mais ce témoignage m'a beaucoup fait réfléchir. Et vous, où en êtes-vous ?

[Copyright : Delphine Dumont - Tous droits réservés]

Photo : Gareth Saunders sur Flickr

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5 commentaires pour “Le piège de la possession”

  1. -|- Stéphane dit :

    Pas encore prêt. Même si nous n'avons plus de voiture et jamais eu de télé.



  2. -|- Delphine Dumont dit :

    Avec les superbes aménagements que vous avez faits chez vous, vous allez même plutôt dans l'autre sens ! ;)



  3. -|- couliine dit :

    mon rêve...soupire... quand on connait mon mari qui lui garde tout et ne jette rien...soupire... seulement voila on habite dans un appartement pas dans une brocante... soupire...



  4. -|- Rikko dit :

    Ok, vivons nus dans la campagnes et nourrissons nous des plantes sauvages...

    Plus sérieusement, je ne pense pas que l'on doive systématiquement assimiler la possession à la consommation. La société de consommation est néfaste (c'eszt mon opinion et je l'assume, même si j'achète des choses inutiles... au moins j'ai la prétention de savoir ce que je fais), mais la possession d'un patrimoine en objet ne relève pas forcément du même principe...

    Demandez à un collectionneur de timbre s'il s'assimile à une fashion victime par exemple !

    Celui qui conserve des objets anciens est il condamnable ? L'est il autant que celui qui veut toujours posséder le dernier téléphone portable à la mode ?

    Et si je vous entend dire : "Ha ben non c'est pas pareil!" J'aimerais bien que vous m'expliquiez en quoi ce n'est pas pareil !

    Je pense que certain ont besoin de s'accrocher moralement et spirituellemnt à des représentations, que d'autres trouvent une pleinitude dans le dénuement... Lequel à raison?... Je suis bien incapable de le dire



  5. -|- Pour vivre libre et heureux, ne vivons pas à crédit | Je dis du bien ! dit :

    [...] Personnellement, hormis pour les entreprises, je n’ai jamais fait de crédit. Toujours locataire (en meublé), voitures (d’occasion) payées comptant, très peu d’objets, enfin, j’ai déjà décrit comment je vis. [...]



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