Euthanasie, ce n’est pas si simple

Par Delphine Dumont, le 11 juin 2015 | Tous concernés |

Entre la triste affaire Lambert et le reportage que j'ai regardé il y a quelques jours, je reviens sur mon premier billet sur l'euthanasie pour le compléter.

Dignité, le mot qui arrange

Les activistes de l'euthanasie n'ont que ce mot à la bouche au point d'avoir nommé leur association "Mourir dans la dignité". Le concept m'échappe totalement, j'ai accompagné plusieurs personnes de ma famille jusqu'à leur mort. La maladie était sans pitié, la médecine parfois impuissante à soulager la douleur mais une chose est toujours restée intacte : leur dignité.

J'en viens à penser que, pour mourir dans la dignité, il suffit de vivre dans la dignité. Et encore ! Les livres d'Histoire sont pleins d'hommes qui ont mal vécu mais qui sont partis avec élégance.

Un corps amoindri, boursouflé ou déformé ne rend pas indigne. Être incontinent, couvert de croûtes purulentes ou incapable de bouger ne rend pas indigne. À ceux qui en douteraient, je recommande de lire ou relire La métamorphose de Kafka. La dignité ne saurait être une valeur basée sur une apparence physique non choisie. Stephen Hawking est-il indigne ?

Bref, je ne vois pas le rapport entre la dignité et l'euthanasie.

De la dignité, vous dis-je !

Bon, admettons que mourir sans un petit coup de pouce soit totalement indigne, acceptons cette hypothèse, peut-on alors m'expliquer en quoi mourir de faim et de soif ramène la dignité ? Seul un marabout africain peut faire de telles promesses.

Admettons pire encore, pour éviter la mort par dénutrition, on décide d'administrer quelque traitement léthal au demandeur d'euthanasie. J'imagine que les poisons ne manquent pas, certains étant déjà administrés et dont il suffirait d'augmenter la dose. Il faut quand même s'assurer qu'aucune réaction disgracieuse comme des spasmes, des vomissements ou des cris de douleur ne viennent troubler ce retour de la dignité. Le corps humain a de ces surprises, parfois…

Bref, il serait prudent de contracter une assurance dignité pour être indemnisé si tout n'est pas merveilleusement digne.

Panneau lumineux affichant le mot - Frontier - Photo de Terence Faircloth

Cherche bourreau, absence d'empathie souhaitée

Que ce soit l'acte de débrancher le patient de tout ce qui le nourrit ou celui de lui injecter une substance mortelle, il faudra bien que quelqu'un s'y colle.

En début de semaine, j'ai regardé un reportage sur le traitement d'une demande d'euthanasie effectuée par un homme souffrant d'un locked-in syndrome. L'équipe soignante se posait un très grand nombre de questions. Je n'ai pas relevé d'opposition idéologique à l'euthanasie, au contraire, ils avaient à cœur de tout faire pour soulager le patient tout en restant prudents, bien sûr.

Deux questions revenaient principalement :
- La demande était-elle sincère et sérieuse ?
- Qui mettrait fin aux jours du patient ?

Si, dans l'absolu, l'équipe acceptait l'idée d'euthanasie, aucun ne se voyait en bourreau compatissant. Cela leur posait même de très sérieux cas de conscience, il leur était difficile de prendre une décision. Ils ont d'ailleurs fini par opter pour le transfert du malade dans un autre établissement où l'euthanasie se pratiquait déjà.

Si une loi autorisant l'euthanasie était votée, il faudrait alors prévoir du personnel dédié. Plus facile à dire qu'à faire.

Enterrés vivants ?

À cinq ou six reprises, j'ai eu l'occasion de passer plusieurs jours à l'hôpital. C'est tout sauf drôle. La plupart des soignants sont formidables et je les en remercie. Même s'ils ont de moins en moins de temps à passer auprès d'un patient, leur gentillesse est précieuse. Quelques uns cependant ont confondu prendre de la distance avec nier l'être humain. Quand on est souffrant et inquiet, leurs mauvais traitements sont insoutenables.

Par chance, aucun de mes séjours n'a excédé la dizaine de jours. Hélas, j'en suis toujours sortie avec le sentiment d'avoir été relâchée par mes kidnappeurs. Les impératifs d'organisation de l'hôpital ainsi que les contraintes de la maladie vous privent de beaucoup de liberté. Vos rythmes de vie sont balayés, le matin, par exemple, la journée commence vers 5h30 ou 6h, dommage pour mon ascendant marmotte !

Bien sûr, entre les soins et le petit déjeuner, impossible de se rendormir, vous voilà donc bien réveillé pour… une longue matinée d'ennui. Et on rejoue comme ça plusieurs fois dans la journée. Je peux y ajouter la promiscuité, j'ai partagé la chambre d'une dame atteinte d'aérophagie, c'est dur.

Si l'hospitalisation était programmée, on a prévu de quoi s'occuper. Sinon, il ne reste que la télé avec des programmes tous plus merveilleux les uns que les autres. La télé étant accrochée en hauteur, il est quasiment impossible de changer de position sous peine de perdre de vue l'écran. Quand bien même on a de quoi lire ou cruciverber, il faut en avoir la force, ce n'est pas toujours gagné.

Les visites de la famille et des amis sont attendus comme Noël et pourtant, souvent, ils sont involontairement fatigants et on a hâte de les voir partir. Bien sûr, sitôt partis, ils nous manquent cruellement. L'ascenseur émotionnel se croit à la Foire du trône, ce qui n'est pas terrible pour le moral.

Pour le dire crument, l'hôpital, c'est chiant.

Encore ai-je eu la chance de pouvoir changer de chaîne toute seule, de pouvoir manger seule, me laver seule, aller aux toilettes seule, etc. Je n'ose imaginer ce que vit une personne souffrant d'un syndrome d'enfermement !…

Je n'ai pas de solution miracle mais seulement un constat : il n'y a pas la moindre stimulation intellectuelle à l'hôpital. Ce qu'on a imaginé pour les enfants, pour leur rendre plus supportables les séjours parfois longs et souvent douloureux, il faut l'utiliser pour imaginer leurs équivalents pour les adultes.

Je ne vois pas trop comment une personne totalement paralysée et/ou sans espoir de guérison pourrait ne pas connaître tôt ou tard cette envie de devancer l'appel. Il est urgent de ramener de la vie à l'hôpital ! Ce qui ne signifie en rien fermer totalement la porte à l'euthanasie, mais juste éviter de créer du désespoir.

[Copyright : Delphine Dumont - Tous droits réservés]

Photo : Frontier Sign par Terence Faircloth (son compte Flickr)

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2 commentaires pour “Euthanasie, ce n’est pas si simple”

  1. -|- Stéphane Corbé dit :

    La dignité des gens est à leur image : superficielle.

    C'est la même superficialité qui leur permet de trouver en la télé un passe temps agréable.

    Finalement c'est plus la dignité des soignants qui est en jeu, plus que celle des mourants. Donner la mort n'est pas anodin, laisser un patient souffrir non plus.



  2. -|- Delphine Dumont dit :

    Je ne trouve pas que la dignité est superficielle, fragile oui mais pas superficielle.



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