Quand le président se tait et offre la parole au petit juge, je m'attends à une formule de politesse, un simple "Merci, monsieur le président", par exemple. Curieusement, il n'y a rien de ce genre. Le juge ne se précipite pas pour parler, on le devine mort de peur, ça se comprend. Quand enfin, il s'exprime, c'est pour parler de lui, de lui, de lui et de l'état du cabinet quand il est arrivé. Il dit qu'il comprend la souffrance des personnes mises injustement en cause (et en prison !) dans cette affaire. Son ton mécanique et son absence d'émotion apparente ne plaident pas pour lui. C'est peut-être la panique qui l'envahit et fausse ce qu'il veut exprimer.

Fabrice Burgaud garde constamment les bras croisés, il toussote beaucoup, il hésite, se fait souffler ses réponses, il se sent accusé mais il ne comprend visiblement pas de quoi... Il s'étonne d'avoir été qualifié de "technicien du droit dépourvu d'humanité" et ne perçoit pas que c'est précisément ainsi qu'il se montre aux yeux de toute la France.

Que ce juge ait été bien noté lors de ses études, c'est évident. Il semble plus fait pour réciter ses leçons que pour appréhender la complexité de la nature humaine. C'est un gamin. Un gamin traumatisé. Ce qu'il dit avant tout, c'est qu'il est sorti de l'école et qu'il a pris la pédophilie en pleine tête. L'horreur des sévices qu'ont subi les enfants dans les affaires qu'il découvre et doit traiter, le stupéfie, le hante, le guide... Il en oublie la présomption d'innocence, il en oublie ses devoirs, ses devoirs de juge comme ses devoirs d'homme. Il veut nettoyer la terre de ces ordures qui maltraitent les petits dès leur plus jeune âge. Il utilise tout ce qu'il connait de la loi pour cela, et il connait particulièrement bien la loi...

Les accusés ont décrit le petit juge froid et arrogant. Il s'en étonne. Pourtant, je devine sans peine qu'il les avait déjà condamnés avant même de les rencontrer. On lui raconte tout et n'importe quoi, il croit tout. Est-ce qu'il a lu tant d'horreurs que n'importe quoi en devient vraisemblable ? Est-ce le cas de tous ceux qui ont eu à instruire cette affaire ?

Si je devais le juger, et je suis bien heureuse de ne pas avoir à le faire en réalité, voici quel serait mon verdict : coupable avec circonstances atténuantes. Il n'est pas le seul coupable mais contrairement à ce qu'il a l'air de croire, ce n'est pas parce que sa hiérarchie l'a suivi qu'il est dédouané de toute faute. Il n'était pas prêt pour la tâche qu'on lui a confiée, il ne le sera peut-être jamais d'ailleurs, ce n'est pas qu'une question d'expérience et de maturité, mais aussi de capacité d'écoute, de personnalité. Il était sûr de lui, il était en croisade, il en a négligé l'impartialité nécessaire. Il recommencera, il ne l'a pas compris.

A sa décharge, il n'était effectivement pas seul sur ce dossier énorme. L'affaire Dutroux était encore présente, la pédophilie était le nouveau démon à pourchasser. Les médias, le peuple, le gouvernement, tout le monde réclamait des têtes. Sa hiérarchie ne l'a pas freiné ni ré-orienté. Volontairement en sombrant dans la même croisade ? Ou involontairement par manque de temps pour expertiser l'instruction d'un dossier énorme menée par un juge bien noté ?

Je vous livre deux réflexions que tout ceci m'a inspiré :

  • La Justice française est négligée systématiquement lors du vote des budgets. Combien de voix cela apporterait-il de se battre pour donner des moyens suffisants aux juges ? Qui défilera dans la rue pour les obtenir ?
  • L'instruction doit être menée à charge _et_ à décharge, selon la loi. Or, si le juge mène l'instruction à charge uniquement, il est impossible de rétablir l'équilibre pour le ou les accusé(s). La loi française interdit les enquêtes privées telles qu'on peut les voir, par exemple, dans les feuilletons américains et qui sont souvent commandées par les avocats. Je ne suggère pas de les imiter, ça conduirait, je crois, à une aggravation des inégalités (les plus riches ayant non seulement les meilleurs avocats, mais aussi les meilleurs enquêteurs). En revanche, pourquoi ne pas avoir un juge d'instruction à charge et un à décharge ? Je ne suis pas légiste et je laisse les pros commenter ! :)

Je n'ai bien sûr pas lu tous les billets parus depuis hier à propos de l'audition du juge Burgaud. Je vous en propose donc une petite sélection :

  • Corinne Lepage,
  • Philippe Gammaire,
  • Jean-Paul Busnel,
  • KotKot,
  • Michel Coudert,
  • Ici et maintenant,
  • Le blog de Charlotte.

Et j'y rajoute deux billets plus anciens sur le même sujet, (très bien) écrits par deux professionnels de la justice :

  • Philippe Bilger,
  • Maître Eolas.

Delphine Dumont
www.RedacBox.fr, mon site professionnel

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