Élection volée

Le 21 avril 2002, j'ai passé mon après-midi aux urgences de l'hôpital de Dijon après être bêtement tombée dans mon jardin juste avant de partir voter. Arrivée vers 15h, j'ai quitté le service vers 22h avec un ambulancier drôlissime. J'allais passer la nuit dans le service d'oto-rhino puisqu'il n'y avait plus de place en traumato. L'ambulancier imitait donc la voix d'une personne qui avait un synthétiseur vocal. J'ai eu droit à Dark Vador, bien sûr, mais aussi à la speakrine télé qui expliquait qu'elle avait trop fumé et que, ô mon Dieu, comme elle le regrettait maintenant, au pilier de comptoir qui, tant qu'il pouvait toujours s'en jeter un petit derrière la cravate, trouvait qu'il n'y avait qu'un moindre mal, etc... :'D

Dans la chambre se trouvait déjà une vieille dame à l'allure très digne et à l'air complètement abattu. Le temps de mon installation, nous n'échangeâmes que quelques politesses. Puis lorsque mon ami l'infirmier s'en alla, éteignant la lumière au passage, l'ambiance particulière des nuits claires envahit la pièce. La vieille dame s'était blessée au poignet et souffrait beaucoup. Moi, j'étais toujours sous morphine et envahie de l'humeur joyeuse de l'infirmier, je ne sentais aucune douleur, j'appréhendais juste terriblement l'opération du lendemain. Mais, honnêtement, sous morphine, l'appréhension, c'est super différent...

Soudain, la vieille dame se mit à pleurer doucement, sans bruit, presque sans larmes. Je lui demandais si elle souffrait, si elle désirait que j'appelle une infirmière, elle me répondit que non, que c'était à cause des élections. À ce moment précis, j'ignorais toujours tout. Je m'attendais tellement au duel Jospin-Chirac que je n'avais envisagé aucune autre possibilité. Les urgences étant victimes d'une affluence record, personne n'avait discuté de rien devant moi. "Les élections ??? Pourquoi ???" ai-je dû lui dire. Et là, je sus.

Vous avez sûrement déjà vu un de ces films où, pour bien montrer le désespoir du héros, on le voit comme aspiré par une spirale noire ? Si j'avais été dans un film à ce moment-là, la spirale noire aurait été là aussi.

Je suis restée longtemps sous le choc. C'était impossible. C'était inconcevable. La France, ma France que j'aime tant n'avait pas pu faire ça. Pas ça. Alors, j'ai pleuré moi aussi. Mais pas comme la vieille dame, comme une petite fille, avec des gros sanglots et des grosses larmes. J'avais été quasiment stoïque pour ma cheville qui m'avait torturée comme ça ne devrait pas être permis, mais là, c'était trop, bien trop...

Une infirmière est passée voir comment nous allions et nous a trouvé pleurant toutes les deux. La vieille dame a expliqué, l'infirmière a hoché la tête et a soupiré. Elle est restée un court instant avec nous et puis, elle a dû continuer le tour des chambres. Avant de partir, elle a eu un adorable geste de tendresse pour la vieille dame, elle a pris sa main valide dans la sienne et de son autre main, elle lui a doucement caressé l'avant-bras. Elle m'a regardée et elle m'a dit : « Ça ira, ça ira forcément. Forcément... ». Elle en était tellement convaincue que je me suis sentie un peu mieux.

Puis, la vieille dame m'a raconté que, pendant la seconde guerre, elle était une toute jeune fiancée et qu'avec son futur mari, elle aidait les Juifs à fuir les nazis et les milices. Elle m'a parlé de ces doutes permanents qu'ils avaient tout deux, à qui se fier ? De qui se méfier ? Quelle rumeur était vraie ? Ce qu'ils faisaient était-il suffisant pour sauver des vies ou ne faisaient-ils que reculer l'inéluctable ? J'avais l'impression qu'elle se parlait aussi à elle-même, qu'elle disait enfin ce qu'elle n'avait jamais osé affronter auparavant.

La morphine avait cessé son action, la douleur était réveillée, à la limite de l'intenable, j'osais à peine respirer tant le moindre mouvement déclenchait de nouvelles souffrances. Et pourtant, toute ma conscience se dirigeait vers ma voisine de chambre. J'étais avec elle, tenant cette adolescente juive par la main et courant au travers des cours et des passages dijonnais, accueillant au milieu de la nuit, une famille de sept personnes, cherchant comment la cacher. Sans le dire, nous étions totalement d'accord, ces temps devaient appartenir au passé et ne jamais revenir, jamais, sous aucun prétexte !... Et pourtant, Le Pen était au second tour...

J'ai ainsi passé la nuit, partagée entre un corps dont toutes les sensations se concentraient au niveau de la cheville et me faisant vivre tous les aspects de la douleur, et un esprit captivé par une femme merveilleuse. J'ai connu d'autres moments surréalistes, mais celui-ci est dans le top 3 !

Au petit matin, l'hôpital s'est réveillé. Les prises de tension, pouls, température, la distribution de médicaments et de petits-déjeuners, tout cela nous a fait sortir du rêve éveillé que nous venions de vivre. À moins que ça n'ait été un cauchemar éveillé ?

Après l'opération, j'ai eu droit à une chambre en traumato avec une autre dame âgée nettement moins passionnante (faites-moi penser à déposer une réclamation s'il n'est pas trop tard) et je n'ai revu la vieille dame résistante que quelques instants. Le charme était rompu, nous n'avons échangé que quelques politesses et vœux de bonne guérison.

Au second tour, toujours immobilisée, j'ai donné procuration pour voter Chirac. Ce n'était pas un choix d'électrice, seulement une nécessité citoyenne.

Pour toutes ces raisons, j'ai le sentiment que les élections de 2002 m'ont été volées. Je n'en veux à personne, sauf à Jospin qui s'est enfui comme un lâche orgueilleux. La nation mérite bien qu'on s'assoit sur sa fierté. C'est aussi pourquoi, je crois, j'attendais tant de ces élections 2007.

Ségolène Royal a déjà gagné

Oui, elle a gagné car elle est arrivée au second tour. Elle a amené le PS au second tour et lui a évité la même mésaventure qu'en 2002. Je laisse les pros de l'analyse politique dire ce qu'on lui doit vraiment et ce qu'il faut attribuer au sursaut citoyen, toujours est-il qu'un bulletin avec son nom me sera proposé dimanche.

Mais elle a aussi gagné sur un autre point. Elle a vaincu d'autres grands du PS, des têtes d'affiches qui se seraient bien vus en 4 par 3 sur les murs de nos villes. Elle a montré qu'on peut être moins bonne que les autres, moins compétente, moins rassembleuse, moins expérimentée et, quand même, parvenir au second tour. Elle a bénéficié d'un incontestable soutien des médias, même s'ils ont donné une grosse publicité à ses bourdes (avec le soutien actif de l'UMP, c'est clair), ils ont peu ou pas enquêté sur elle, ses actions, son actif, sa personnalité, ses casseroles. Ils ont tu l'amateurisme de sa campagne, ses méthodes punitives, etc...

Ici aussi, je laisse les pros dire pourquoi et comment c'est arrivé, toujours est-il que c'est arrivé. Elle l'a voulu, elle y a réussi. Alors, oui, elle a gagné. Ça me lève le cœur de le reconnaître, mais elle a gagné. Elle a utilisé son genre comme bouclier contre les questions fâcheuses et ça a marché. "Me poseriez-vous cette question si j'étais un homme ?" est devenu légendaire. Elle décrédibilise l'action accomplie pendant des décennies par les mouvements de libération de la femme, mais elle a réussi. Le prix à payer pour la société ne l'a pas arrêtée, elle le voulait, elle l'a eu.

Bayrou a perdu

Oui, François Bayrou, celui qui était l'autre vainqueur du premier tour, a perdu. Il a perdu en jouant les starlettes vieillissantes qui refusent d'être mises sur la touche. Au lieu de la jouer observateur neutre, différent, voire au-dessus de la mélée, il a voulu venir sur le ring combattre avec les deux finalistes. Il a pris des coups qui ne lui étaient pas destinés et il est apparu comme inopportun.

Le fabuleux boulot de sa campagne est ruiné par sa conduite de chatte en chaleur. J'ai longtemps espéré qu'il était effectivement différent, non pas dans le sens de supérieur, mais dans le sens de moderne. En fait, c'est juste une pute comme tous les hommes politiques.

Sarkozy serait donc le gagnant ? Pas pour moi. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Sarkozy méritait mieux comme adversaire, il méritait de devoir se battre sur son programme, pas contre des rumeurs et des on-dit. Oui, s'il gagne dimanche, je serais soulagée, mais pas heureuse.

Delphine Dumont
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Technorati Tags : Ségolène Royal, François Bayrou, Nicolas Sarkozy